Lettre 10 - Articles Théophile Gautier et Jules Janin
Des plumes contre le marteau : l'hommage de la presse au proscrit
Le lundi 7 juin 1852, alors que la foule des curieux se presse au 37 rue de La Tour-d’Auvergne pour l'exposition publique, une autre scène se joue dans les colonnes des journaux. Ce matin-là, deux des plus grandes plumes de Paris, Théophile Gautier et Jules Janin, choisissent de prendre la parole et un risque réel. La presse est muselée. Faire l'éloge d'un proscrit est un acte de courage. Dans La Presse et le Journal des débats politiques et littéraires, ils consacrent leurs articles de fond à cet événement, transformant une simple liquidation judiciaire en un hommage national.
Jules Janin : la vente comme une tragédie
Dans le Journal des Débats, Jules Janin, critique dramatique incontournable, dédie sa chronique habituelle intitulée à cet événement. Il l'ouvre par une amorce saisissante : « Le poète et le commissaire-priseur ». Pour lui, ce qui se joue rue de La Tour-d’Auvergne ne relève pas du commerce, mais de la tragédie.
Fidèle à son style théâtral, Janin met en scène la douleur du départ. Il interpelle directement le futur acheteur, le mettant en garde contre la profanation de ce sanctuaire. Il décrit la maison vide avec des métaphores déchirantes : « La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles, la maison sans enfants, et le jardin sans fleurs ». Pour Janin, disperser ce mobilier, c'est éparpiller l'âme du poète. Il prévient ceux qui viendront acquérir ces objets qu'ils n'achètent pas du bois ou du velours, mais des fragments de gloire : « Vous donnez un prix aux moindres choses ! Milton vend pour dix écus son poème ; on vient d’acheter mille louis d’or la signature seule du reçu de ces dix écus ! ».
Voici l’article retranscris au complet : La quinzaine dramatique - Le poète et le commissaire-priseur par Jules Janin
Théophile Gautier : le poème démembré
Le même jour, dans les colonnes de La Presse, Théophile Gautier signe un texte empreint d'une tristesse plus visuelle, presque picturale. Lui, l'ancien « gilet rouge » (surnom gagné lors de la bataille d'Hernani en 1830, où il portait un gilet flamboyant pour soutenir Hugo contre les conservateurs), reste le fidèle de la première heure. Il ne supporte pas l'idée de voir l'intimité de son maître violée par la foule : « S'il y a quelque chose de triste au monde, c'est une vente après décès [...] Mais ce qu'il y a de plus morne, c'est la vente du mobilier d'un homme vivant ».
Gautier se fait alors le gardien de la mémoire des lieux. Il décrit avec précision l'atmosphère « gothique et romantique » de l'appartement avant sa destruction : le lit à colonnes salomoniques, le lutrin tournant comme une roue, les tentures de damas. Il compare cette dispersion à une exécution littéraire : « Tout ce poème domestique va être démembré et vendu hémistiche par hémistiche ».
Des meubles changés en reliques
Ce qui frappe à la lecture croisée de ces deux articles, c'est leur conclusion commune. Les deux journalistes refusent de voir en Victor Hugo un banni vaincu. En citant Dante (« Il est dur de monter par l'escalier d'autrui »), Gautier inscrit l'exil de Hugo dans la légende.
Ces articles ont eu un impact considérable. Ils ont transformé de vieux meubles en objets de culte. Comme l'écrit Gautier en guise d'adieu : « Qu'ils songent que ce ne sont pas des meubles qu'ils achètent, mais des reliques ». Depuis Bruxelles, en lisant ces lignes, Victor Hugo fut bouleversé, comprenant que si Louis-Napoléon lui avait pris sa patrie, ses amis lui avaient gardé sa gloire.
Voici l’article retranscris au complet : Vente du mobilier de M. Victor Hugo par Théophile Gautier
Sources :
- Théophile Gautier : « Vente du mobilier de M. Victor Hugo », La Presse, 7 juin 1852.
- Jules Janin : « La quinzaine dramatique », Journal des Débats, 7 juin 1852.