Article « Le poète et le commissaire-priseur », Journal des débats, 7 juin 1852 - Jules Janin

Le texte qui suit est retranscrit tel qu’il fut publié en 1852. L’orthographe et les usages de l’époque ont été volontairement conservés, afin de laisser au lecteur la saveur intacte du document original.

FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

LA QUINZAINE DRAMATIQUE.

Le poète et le commissaire-priseur. — THÉÂTRE DE L’OPÉRA-COMIQUE : L’Irato. — THÉÂTRE DES VARIÉTÉS : Les Femmes du Garçon, Quatre actes, par MM. Théodore Barrière et Léon Beauvallet. — VAUDEVILLE : La Médecine et la Maîtresse, divertissement en cinq actes, par MM. Clairville et les Cordier. — ANDRÉ Hoffmann, THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL : Les Coulisses de la vie, en cinq actes, par MM. Dumanoir et Clairville. — AMBIGU-COMIQUE : Croquemitaine, en six actes, par MM. Max de Revel et Humbert. — De grâce, arrêtez Mme Saqui !!

Hier la nuit d’été qui nous prêtait ses voiles
Était digne de toi, tant elle avait d’étoiles.

O mon poète et sans trop savoir ou j'allais, j'entrepris un pèlerinage du côté de sa maison. Humble et glorieuse maison, située aux sommets de la ville neuve, Lymessi domus alta ! C'est là qu'il vivait retiré quand l'émeute hurlante l'eut chassé de son premier asile, la place Royale, ce centre admirable des grande esprits d'autrefois dont il avait fait de nouveau une ville athénienne ! ll aime, on le sait, les recoins écartés, les grandes maisons silencieuses, la rue pleine d'herbe, et le jardin plein de soleil ! Il lui faut l'espace à tout prix, et un coin de verdure où le printemps le salue en passant, le matin et le soir.

J'aime les soirs sereins et beaus, jaime les soirs.

Dans cette rue, entre la solitude et le silence, il avait bien choisi son gite: une cour, un jardin, et à ses pieds la ville immense, dans son bruit, sa fumée et ses splendeurs. - Fumum, et opes! De ces hauteurs, il pouvait dire chaque année sa chanson du mois de mai ;

Louis, voici le temps de respirer les roses
Et d’ouvrir bruyamment les vitres longtemps closes;
Le temps d'admirer en rêvant
Tout ce que la nature a de beautés divines
Qui flottent sur les monts, les bois et les ravines
Avec l'onde et le vent.

Sur ces hauteurs que, le premier, il a découvertes, entre ces jardins où tout fleurit, où tout chante, il avait porté tout ce qu'il aimait : sa femme et ses deux fils, et sa jeune fille, une Muse, et ses vieux livres, et ses vieux meubles, et tant de ruines, de fragmens, de poussières, de saintes reliques, restes sacrés des temps d'autrefois, souvenirs de ces vieux âges dont il écrivait l'histoire et le poëme. Ah ! si les vieux siècles étaient justes pour ce grand écrivain de notre âge, et si la ruine était reconnaissante, quel musée il aurait pu ramasser dans ces pierres qu'il a sauvées ! Comptez donc que de chefs-d'œuvre il a sauvés d'une démolition imminente ! que d'églises, de châteaux, de manoirs, de vieilles pierres il a arrachées à la bande noire, aux vandales ! Oui, tout ce qui avait échappé par miracle aux guerres civiles, aux guerres religieuses, à la révolution et au conseil municipal, ces énergiques débris qui avaient résisté aux balistes, aux catapultes, aux haches, aux couleuvrines, au boulet, au feu des hommes, au feu du ciel, ces délicates merveilles d'un art aboli, ces vestiges d'une poésie oubliée, il les a protégés de sa main puissante, et cette génération l'a pu voir, jeune homme hardi, réclamer les droits des tours du Palais-de-Justice, de la vieille église de Saint-Germain-des-Prés et de la tour de Saint-Jacques-la-Boucherie. Il a recherché dans leurs ruines l'église de Saint-Magloire et le cloître des Jacobins ; il a relevé la nef de Saint-Pierre-aux-Bœufs, la façade de l'hôtel de Sens, la chapelle de Cluny ; il a proclamé la résurrection de la Sainte-Chapelle ; il a fait de Notre-Dame un poëme, de Saint-Landry une élégie. Au sacre du roi Charles X, il a ramassé les belles sculptures que le marteau avait démolies, et pour sa part il a rapporté dans sa maison la tête du Christ modèle ! — Nous devons compte à l'avenir de ces débris du passé, disait-il, ceci est ta cause, postérité : Posteri, posteri, vestra res agitur ! Ainsi il vivait, tout préoccupé de ces soins réparateurs, poëte animé à bien faire, ami de toutes les choses tombées ! poëte enfant de ce siècle, et marchant avec lui du même pas, à travers ces rayons et ces ombres, entre le nuage et le soleil, écoutant la Voix intérieure :

On entend cette voix et l'on rêve longtemps,
Et l'on croit voir le ciel, moins obscur par instans,
Comme à travers la brume on distingue des rives,
Presque entrouvert, s'emplir de vagues perspectives !

Cette maison du poëte, à cette heure de la nuit, elle se détachait, brillante, sur la clarté de l'étoile, et du passage qui s'en va rejoindre, en tournant, la ville immense, on voyait la terrasse et le jardin et la fenêtre au reflet lumineux.

Poëte, ta fenêtre était ouverte au vent !

Et pour peu que vous eussiez été admis dans cette maison hospitalière, où tout chantait naguère, la musique et la poésie, et la jeunesse et la beauté, où la fête et la causerie allaient, souriantes, d'une chambre à l'autre, au milieu de ces débris ramassés avec tant de bonheur, il vous eût été facile absolument de reconnaître, au milieu de ce monceau que la main du commissaire-priseur a préparé pour la vente, ces belles choses réunies sous ce vieux toit dont elles étaient la parure et l'orgueil. Lui-même il en a parlé quelque part, sans songer, hélas ! qu'en si beaux vers il abrégeait la tâche ingrate du commissaire-priseur :

Et qu'avez-vous donc fait, bandits aux lèvres roses ?
Quel crime ? quel exploit ? quel forfait insensé ?
Quel vase du Japon en mille éclats brisé ?
Quel vieux portrait crevé, quel beau missel gothique ?

De ces débris les enfans joueurs avaient fait encore un débris. Cet âge est sans pitié ! Et le père : A quoi bon se fâcher ? disait-il :

A quoi bon ? — Emaux bleus ou blancs, céladons verts,
Sphère qui fait tourner tout le ciel sur son axe,
Les beaux insectes peints sur mes tasses de Saxe...

A quoi bon ? Le plus beau vase ne vaut pas le sourire de l'enfant ! Ainsi il parle, et qu'il avait bien raison de parler ainsi. A quoi bon ces richesses du poëte amoureux de la forme et de la couleur ? A quoi bon? Bon à fournir une liste à la vente, et bon à servir à l'aboyeur ! Chers ornemens, douces parures du toit domestique! Voilà que l'affiche est placardée aux murailles, et que le catalogue est distribué aux amateurs, et que tout ce musée est livré à qui le veut prendre. Ah! c'était bien la peine, ami, d'être à ce point curieux et amoureux des belles choses! Vous voilà traité comme un prodigue, vous voilà traité comme un mort qui n'a pas d'enfans!

Oh! certes, les esprits, les sylphes et les fées
Que le vent, dans sa chambre, apporte par bouffées,
Les gnomes accroupis là-haut, près du plafond,
Dans les angles obscurs que tes vieux livres font,
Les lutins familiers, nains à la longue échine,
Qui parlent dans les coins à tes vases de Chine.

Ils se lamentent, ils pleurent, ils te cherchent, ils t'appellent, ils veulent savoir pourquoi les voilà sous le marteau du priseur, pourquoi livrés à la foule, et pourquoi séparés, ces lares familiers réunis par ton génie. Un autre poëte, à propos de ces misères, a très bien dit que la chose inanimée a ses larmes : Sunt lacrymæ rerum ! Lui-même il vous a pleurés, humbles trésors de son toit domestique ! Mais il le faut, la porte est ouverte aux enchères, laissez entrer l'argent, la reconnaissance et le souvenir ; en trois heures tout sera vendu de cette fortune amassée en vingt ans.

Prenez tout, mes crayons, mon vieux compas sans pointes,
Mes laques et mes grès qu'une vitre défend,
Tous ces hochets de l'homme enviés par l'enfant ;
Mes gros Chinois ventrus faits comme des concombres,
Mon vieux tableau trouvé sous d'antiques décombres ;
Je vous livrerai tout, vous toucherez à tout,
Vous pourrez sur ma table être assis ou debout,
Et toucher, et traîner, sans que je me récrie,
Mon grand fauteuil de chêne et de tapisserie,
Et sur mon banc sculpté jeter tous à la fois
Vos genoux anguleux qui déchirent le bois.
Je vous laisserai même, eh bien ! soyez sans crainte,
O prodige ! en vos mains tenir ma Bible peinte,
Que vous n'avez touchée encor qu'avec terreur,
Où l'on voit Dieu le père en habit d'empereur !

Ainsi vient en aide au commissaire-priseur le poëte lui-même, et je ne vois pas pourquoi ce malheureux commissaire-priseur s'est donné tant de peine à décrire ces belles choses que le maître lui-même a racontées. Celui-là qui a toujours aimé la poésie et les poëtes, et qui les sait respecter dans leurs misères, pourrait dire au besoin les magnificences de cette maison ; celui-là, dans sa piété filiale, les savait par cœur à l'avance ; il a vu tous ces beaux meubles mieux qu'un marchand, dans l'antichambre, la fontaine et son bassin en belle terre à la Palissi ; il a compté l'heure à la pendule du petit salon d'attente. Elle a sonné de belles heures, cette pendule, à son cadran rehaussé d'or moulu à l'antique ; elle a sonné l'heure des Orientales et des Feuilles d'automne ; elle a sonné l'heure de Notre-Dame de Paris et de Marion Delorme ! Elle n'a pas sonné l'heure charmante et printanière des Odes et Ballades. En ce temps-là le poëte, et pour de justes causes, se contentait de ce petit réveil-matin en simple cuivre. — Allons ! disait le cuivre en son patois, debout, jeune homme ! Il est temps de se mettre à l'œuvre et de gagner ton pain de cette journée, en attendant la gloire ! Allons ! jeune homme, ce n'est pas moi qui te réveille, c'est la poésie, et sa sœur la pauvreté !... Heureux qui l'aura, ce réveil-matin en simple cuivre ! Heureuse qui l'aura, cette place entourée à plaisir de l'Esméralda souriante et du terrible Frollo, pendant qu'au sommet Quasimodo s'abandonne à sa contemplation touchante :

Combien j'aime Hors moi-même
Tout ici ! L'air qui passe
Et qui chasse Mon souci !

ce grand air que chantait Massol. Heureux qui l'aura, ce beau cadre où se reflète et se mire, en ces losanges fleuris, le plus étonnant chef-d'œuvre de notre âge poétique !

O poëtes puissans ! têtes par Dieu touchées !

vous donnez un prix aux moindres choses ! Milton vend pour dix écus son poëme ; on vient d'acheter mille louis d'or la signature seule du reçu de ces dix écus ! On se dit après la vente et l'on dit à ses amis : Voilà pourtant son fauteuil et son verre à boire ; on montre avec orgueil ce dressoir, ce bahut, ce meuble en chêne à deux ventaux, ce plateau où se déroule, en mille détails, le triomphe de Bacchus, et cette tenture où se joue en riant une scène amoureuse du Roman de la Rose, et ce lustre emprunté à la Femme hydropique, et ces paysages à la Vatteau, et ces Bohémiens de Nanteuil ! — Notre poëte aimait ces rires faciles, ces grâces contournées, ces moutons roses dans un pré bleu, ces bergères aux mœlleux contours, ces bergers joueurs de flûte empanachée, et ces eaux toutes grouillantes de néréides plus que nues ! Il avait la joie d'un enfant pour ce qui luit, ce qui reluit, ce qui brille, et ce qui rit dans l'or, dans l'argent, dans l'ivoire, dans l'étain, sur le grès de Normandie et sur la laque de Coromandel. Il se plaisait au pétillement des verrières, au frôlement des étoffes, aux clartés des flambeaux de bronze que portent sur un pied doré les esclaves africains ; il aimait le bois couronné, les tentures de Cordoue et le cuivre entortillé. La bouffissure avait pour lui des grâces particulières, l'enroulement ne lui déplaisait pas ; le pêle-mêle était pour ses yeux goulus une fête : ainsi vous verrez la sainte Vierge à côté du roi Louis XV, le Bambino dans le giron soyeux de Mme de Pompadour ; ici Lancret en pleine bergerie, et quatre jolis petits bosquets, s'il vous plait, et là, tout à côté, les bas-reliefs du Parthénon ! Et des dessins, et des miroirs, et des glaces, et des tapis, et des fleurs, et des grotesques, à enrager M. Delécluze !... Il avait ce droit-là, tant il savait s'arrêter à la juste limite où la contemplation de ces fantaisies devient pour le génie un piége et pour le talent un malheur. Il aimait les magots pour se reposer ; au travail, il saluait la Muse et ses sœurs !

Cherchez donc à retrouver l'amateur de ces fanfreluches brillantes dans cette langue claire et sonore, originale et éloquente, moitié Castille et moitié Aragon, Romaine un peu, Française toujours, et qui s'en va, souriante et calme, de Malherbe à Régnier, de Régnier à Corneille ! Grâce, coloris, saveur, image et passion ! En voilà un qui savait tendre d'une main ferme l'arc d'acier qu'il avait fabriqué !

Hélas ! on le vend dans trois jours, dans cinq jours la porte sera close, et vide la maison, et silencieux ce seuil aimable où passait toute poésie et toute espérance. Dans cinq jours !

La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
La maison sans enfans, et le jardin sans fleurs,

Dans trois jours tout sera dit, tout sera mort, il l'a dit lui-même en ses tristesses :

L'homme, fantôme errant, passe, sans laisser même Son ombre sur le mur.

Ecrivons cependant sur ce mur désolé, pour épitaphe funèbre, un hémistiche de Virgile, son poëte favori....

........ Fuit Ilium et ingens

Gloria !

Oui, une gloire ! En vain on vous dit que l'esprit souffle où il veut une gloire que nous pleurons.

Ainsi vous pensez bien qu'au retour d'un pèlerinage pieux on n'est guère tenté d'écouter de frivoles chansons ; on n'est guère disposé à contempler Mlle Ozy dans ses gaîtés en belles robes brodées, avec des yeux tout remplis de cette âcre fumée de la gloire : c'est une bonne et belle parole de Diderot ! Non, et vous me sollicitez en vain, en vain vous jetez vos chardons fleuris à ma tête chenue, amours, refrains, ballets d'été, je suis triste, et je songe en rêvant.

Sa fenêtre est pourtant pleine de lune et d'ombre !

A quoi bon d'ailleurs vous raconter des fantaisies en cinq actes, des rêves en cinq tableaux, des machines sans fin où l'esprit le plus délié a grand'peine à se reconnaître ? On ne raconte pas à volonté les Coulisses de la vie et la Maîtresse du mois de juin et la Maîtresse du froid décembre. Où commence la vie ? où s'arrête la coulisse ? On vous dit : Mais voilà un beau titre de comédie ! — Eh ! que me fait le titre de votre comédie ? — Il n'y a pas de comédie, et je ne vois qu'un hasard, un accident ; j'entends un couplet par-ci, un bon mot par-là ; je reconnais à son gros rire M. Grassot, et au clignement de ses petits yeux M. Ravel ; à je ne sais quoi je reconnais Mlle Aline au petit babil d'étudiant ; ils ont l'air de s'amuser tous les trois, et de comprendre un peu ce qu'ils jouent ; plus ils s'amusent, et plus je les trouve odieux, discordans, insupportables ! Les coulisses de la vie ! A les entendre, la vie humaine est un théâtre ; elle est aussi un fleuve, une ombre, un rêve ; elle est tout ce qu'on veut qu'elle soit, et je voudrais bien savoir ce qu'elle n'est pas quand une fois la poésie entre en ses belles comparaisons ! Ces choses-là sont trop longues ; le théâtre du Palais-Royal est un charmant théâtre, à condition qu'il sera fidèle aux bagatelles, au petit acte, au couplet leste, à la comédie amoureuse et sans façon. Les Coulisses de la vie, y pensez-vous ? C’est gros comme une montagne ? On vous demande un pot à moutarde, et vous nous donnez une amphore ; y pensez-vous ?

J’en dis autant d’une autre machine intitulée, en même apparat, la Maîtresse d’été et la Maîtresse d’hiver.

— Voilà une autre coulisse ! On y voit un jeune homme appelé Némorin si la demoiselle a nom Estelle, Lubin si on la nomme Annette ; il est Colas pour Mlle Rose, il est Zéphyre pour Mlle Flore ! Au printemps, du vrai printemps du mois de juin, au mois de septembre, on voit Némorin tendre à coup sûr son filet galant sur les rives de la Seine, à Chatou, à Saint-Cloud, au pont d’Asnières, partout où mord le poisson doré ! Quand vient l’hiver dans son brouillard, aussitôt M. Némorin s’appelle Arthur, et le voilà huché dans les conquêtes du bal de l’Opéra ! Ce n’est pas Estelle ou Flore que s’appelle en septembre la maîtresse de M. Arthur, elle s’appelle Rosita, elle règne dans les royaumes de Bréda ; elle est à Mlle Estelle ce que le punch enflammé est au petit lait !

Toute la joie en ce long vaudeville consiste à mêler le champêtre et le chiffonné, le bavolet et le jupon brodé, la soie et la bure, le bluet et le patchouli ! L’idée, on la voit, mais il y faut mettre un peu de bonne volonté ; sinon, vous ne savez guère si vous êtes à la ville, au village, en bonne ou méchante compagnie, et si la vertu se fâche, et si le vice vous sourit ! Confusion ! confusion ! et tout est confusion ! Ils nous égorgent, ils nous tuent avec leurs comédies en cinq actes ! Ils nous tiennent, à notre place, asphyxiés dans une avalanche de couplets, de bons mots, de plaisanteries interminables !

Quoi ! vous êtes sans pitié ! Quoi ! vous ne voyez pas ces étoiles dans le ciel, cette feuillée et ces arbres verdoyans ; vous ne sentez pas ces douces senteurs à travers les grilles du jardin ! Et puis ces théâtres manquent un peu de comédiens et de comédiennes ! on les sait par cœur ! on a déjà eu les oreilles écorchées par ce glapissement ; on a déjà été brisé à cette balançoire !

Un bon comédien, c’est Hoffmann ; il est vrai que son rôle est bien fait : le rôle a sauvé la maîtresse d’hiver, le comédien a sauvé la maîtresse d’été ! Mais, par grâce et par pitié, abstenez-vous des vaudevilles en cinq actes, même l’hiver ; abstenez-vous de vaudevilles en cinq actes, l’été !

J’en dirais autant, s’il n’était pas garanti du tonnerre, au théâtre des Variétés. Il nous a donné, lui aussi, le malheureux, son vaudeville en cinq actes, et je ne sais qui m’arrête… ou plutôt je sais bien ce qui m’arrête, un nom populaire, un artiste charmant, un philosophe, un sage, un bel esprit, un poëte comique, un certain Gavarni, Gavarni du fond et de la forme, du rire et de l'idée ! Ecoutez bien ceci : il n'y a pas eu chez nous, depuis M. de Balzac (ajoutons depuis Charlet !), un homme qui ait eu plus d'esprit, de bon, joyeux et loyal esprit que Gavarni ! A son nom, tout sourit, la lèvre et le regard, la tête et le cœur ; à son nom, la jeunesse, un instant réveillée, accourt en simple habit du matin, et, pour voir passer son héros, elle se met à la fenêtre, offrant à qui veut les voir, les beautés que couvre à peine le simple appareil ! Ce Gavarni ; c'est la grâce et c’est le charme, c’est proprement un charme, a dit un homme de cette famille des imagiers, La Fontaine ! Il a la plume, il a le crayon ; il trouve l’image, il trouve le mot de l’image ; il fait la comédie, et quand la comédie est faite, il fait le comédien, un comédien vantard, faquin, souffreteux, glorieux à outrance, une parabole d’estaminet, un mythe du coin de la rue, un héros en sabots, un magister en blouse, un philosophe en manche de veste !

Il a la vue et la vision ; il a le flair, il a le tact ! Il sait mettre la cervelle en tous ces cerveaux de sa création ; il vous dira ce que recèlent et cette panse et ce bissac, et si cet homme qu’il vient de faire a le cœur à droite ou le cœur à gauche ! Il sait tout, il voit tout ! Où diable a-t-il pris ces mots charmans qui volent et qui frappent… on n’en sait rien, il n’en sait rien, et ça lui vient que c’est une bénédiction.

Il est railleur, il est sérieux, il est terrible, il est charmant, il est infatigable, et dans ce monde, échappé à sa main autant qu’à son esprit, il jette en passant tant de rires et tant de larmes, tant de joie et tant d’amertume au milieu des plus folles et des plus cruelles passions, que le philosophe et l’artiste, également étonnés de cette contemplation, s’arrêtent éperdus, écrasés, obsédés !

Et puis la merveilleuse sagacité, l’admirable sarcasme, l’observation où rien ne manque, avec tant de sans-gêne et de libre allure ! Il vous accroche en passant ! Vous êtes à sa portée, il vous pince ! En vain vous courez… ne courez pas, vous êtes pris ! Jeune ou vieux, beau ou laid, infâme ou glorieux, vous êtes sa proie et sa conquête ! Il vous jette aux gémonies, il vous mène à la gloire ! Il devine d’un coup d’œil, et ce qu’il a deviné il le raconte d’un coup de plume et d’un coup de crayon.

C’est effrayant un pareil homme ! Et pendant que le livre a besoin d’être ouvert, que le théâtre a besoin de chandelles allumées, pendant que l’orateur monte à la tribune et le supplicié à l’échafaud, en moins de temps que le soleil obéissant à la machine de Daguerre se tient enfermé sous la vapeur du chlorure obéissant, notre homme a écrit son livre, il a joué sa comédie, il a fait son image, et vous, pour l’avoir entrevue un instant, vous emportez l’image et le mot de Gavarni, à jamais imprimés en caractères de feu dans la chambre obscure de votre cerveau.

Il a fait des merveilles, des merveilles que vous n’avez pas vues depuis dix ans et que vous savez par cœur, les Enfans terribles, les Lorettes, la Vie de Jeune Homme, les Étudians, le Carnaval, les Débardeurs, les Actrices, les Fourberies de Femmes, Paris le matin, Paris le soir….. et rien qu’au titre de ces comédies et de ces drames, voici que vous avez peur, voici que vous êtes tout pensif ! Tant cette vérité est ornée et tant cette réalité peint au vif l’âme humaine à travers l’enveloppe mortelle, et le corps à travers l’habit !

Il est dur souvent ; mais il est juste ! Il voit l’homme en laid, il voit la femme en beau, comme il faut la voir ! Il touche au vice, il touche au crime, il touche au mensonge, il touche à tout, mais avec une réserve, une élégance, une grâce parfaite, un goût exquis ! Il est le sincère écrivain des mœurs et caractères de ce siècle ! Chacun aura la clef de son livre, et par la raison toute simple qu’il n’a rien de caché, et que dans ces pages errantes tout se passe au grand jour.

Qu’il soit un poëte comique, à la façon des maîtres, qui en doute ? Il laissera plus de proverbes que Molière ; autant que Molière il a inventé des noms propres ; on sait le nom de M. Balaquin et le nom de Bachu ; place à M. Cocardeau, chacun le reconnaît dans la rue ! Et de même que Molière a trouvé l’accent qui convient à l’enfant, au vieillard, Gavarni trouve, en se jouant, le mot qui va dans la bouche de la petite fille, et la parole qui sied au jeune garçon ; notez bien que chaque parole ainsi trouvée a son geste, son habit, sa mise en scène ; on voit le mot dans le dessin, on lit le dessin dans le mot ! Et c’est vif, et c’est frais, et ça charme, et ça rit, et ça mord !

— Il a été jeune longtemps, et son œuvre a partagé tous les privilèges de sa jeunesse ! Il allait de l’enfant à la mère et de la mère à l’amant ; de l’étudiant il allait à la grisette, et de l’école à la prison pour dettes ; il a raconté tous les mystères de la vie en partie double : ici la coquinerie et là la vérité ; ici le serment, et plus loin la trahison ! — Madame fait des contes à l’actionnaire, madame rend des comptes au gérant. Plus tard, la veine s’est assombrie ; on avait épuisé les fourberies de femmes, on avait touché, enfin, le but de cet horizon fait à souhait pour le plaisir des yeux ; on avait dit adieu à ces charmantes, avec ce beau vers d’André Chénier :

Vos attraits sont à moi, c’est moi qui vous fis belles !

Il fallut aborder un drame plus sombre. Ainsi fit notre artiste. Il a composé, depuis que ses œuvres ont été publiées avec tant de zèle et de soins par l’habile éditeur M. Hetzel, l’éditeur et l’ami de George Sand, une série de drames exquis. L’Illustration a charmé le monde entier des penseurs et des artistes avec ces pages superbes intitulées : Masques et Visages ! Allons, c’est pour cette fois que l’âme s’est montrée en un vif relief. — On dirait que Rembrandt lui-même a dessiné ces têtes énergiques où toutes les mauvaises passions de l’animal-homme ont élu leur domicile. — Masques et visages de la politique ; Histoire et politique de Gavarni, et dans ce premier-Paris de l’Illustration, on a pu voir, prise sur le fait, cette passion de mettre la main à la pâte politique, un des fléaux de ce temps-ci. Ils sont terribles rien qu’à les voir, ces conseillers des bas-fonds de la grande ville ; on voit qu’ils sont ivres, et qu’au besoin l’ivresse les rendrait féroces. Même le public s’est étonné au premier abord de cette violence, et ce n’est pas sans y avoir songé qu’il a approuvé ces visages sous ces masques ! — Les Partageuses, autres masques, autres visages ! Elles tiennent le milieu entre les fourberies et les vieilles Lorettes ! On touche au dénouement de cette vie errante ; ces dames n’ont plus vingt ans, elles comptent encore aujourd’hui parmi les belles, et demain, demain l’heure aura sonné ! Demain, le haillon, la misère, l’abandon, le travail forcé, quand il faudra parcourir, le balai à la main, ce même pavé où l’on roulait naguère en si grand et si rare équipage ! Avez-vous avez lu le terrible discours du Petit nombre des élus, qui jetait l’épouvante au milieu de la chapelle de Versailles où se tenait le roi Louis XIV dans sa lanterne de marbre et d’or ? Eh bien ! Dans cette suite de Gavarnis intitulés Les Vieilles Lorettes, il y a quelque chose de la terreur et de l’épouvante du Petit nombre des élus ! La voilà, cette infortunée ! Après avoir abusé de la jeunesse et de l’amour, après tant d’argent et tant d’ivresse, elle a vieilli… et dans les cartes tachées de vin, et dans la cendre excitée un instant par son souffle infect, elle cherche, elle cherche un jour, une heure, un moment, un rêve… rien ne vient ! C’en est fait ! le froid, la faim, la guenille et la mort ! Les avait-il faites charmantes, ce Gavarni :

et moi qui la menais triomphante, adorée…

Maintenant il les déchire, et dans cette nudité de la fange, il les montre invoquant l’aumône ! Une de ces vieilles, rencontrant un homme, lui tend la main, et se rappelant tout ce qu’elle a semé de honte en ses sentiers : « Monsieur, dit-elle, en fléchissant le genou, Dieu préserve vos fils de mes filles ! » Une autre envoie au marché sa vieille mère : « Allons ! va au marché, m’man, et ne me carotte pas ! » Celle-ci, abîmée en ses jeûnes forcés, arrête une pimpante fillette toute au plaisir : « Paméla, dit la vieille à la belle, ta mère a été une femme de chambre ! » Et l’on voit que cette vieille a dit vrai ! Celle-ci, dans la rue, éclaboussée par une voiture qui passe : « Moi, dit-elle, ma livrée était bleue ! » Aujourd’hui sa livrée est couleur de boue ! Une autre, en parlant de son dernier caprice, se rappelle « que son dernier caprice lui a cassé trois dents ! » Celle-ci, honteuse, frôle en passant un homme qui recule épouvanté… elle a été le premier caprice de cet homme ! « Encore si j’avais autant de ménages à faire… que j’en ai défaits ! » Voilà pour la quatrième lorette ! Et celle-là : un fantôme à demi couverte d’un voile noir appliqué sur un chapeau volé à la hotte du chiffonnier ! L’ombre de cette créature immonde se projette en zigzag sur le beau sein d’une charmante femme de vingt ans, qui tient un bel enfant à sa chaste mamelle. — « Ah ! dit la vieille d’une voix rauque, au nom de ces amours-là, qui vous consoleront dans votre vieillesse, Madame, ayez pitié de moi ! » Le drame n’a pas d’accents plus déchirants et plus vrais ! Et, en fin de compte, écoutez, ô colombes de Gavarni, la tireuse de cartes, une autre vieille en son taudis : « Nous en avons pour une dizaine d’années, mes colombes du roi de trèfle et du roi de cœur !… » Deux affreux gueux ! Ça va se trémousser, ça va se chamailler pour les beaux yeux de la dame de cœur !… Après quoi la dame de cœur aura besoin de protection pour cirer leurs bottes ! — Et voilà où cela vous mène de n’avoir pas d’autre souci que le souci d’être belles, to be fair  !

C’est une grande présomption d’inscrire ainsi sur une affiche en belle humeur : Les Femmes de Gavarni! Et les deux auteurs des Variétés sont bien heureux de s’en être tirés à si bon compte. Un jour ou l’autre, on fera un drame intitulé Les Vieilles Lorettes, et je vous promets que ce drame-là sera terrible. En attendant, acceptons comme on nous le donne le regain fleuri de ces jeunesses ; dans ces unions passagères de l’argent et de la beauté, ne soyons pas plus difficiles que saint Bernard lui-même : « Aimer ainsi, disait-il, c’est se marier. Sic amare nupsisse est. » C’est un mot que je donne à Gavarni.

Et puisque nous en sommes à la vieillesse, à la fin de tout, au dernier râle, il faut bien que je signale ici les derniers excès de cette malheureuse femme, au sommet de sa corde, au niveau même de l’arc de triomphe de l’Étoile, où l’autre jour cette femme voulait monter en souvenir de son empereur ! Dans quelques années, elle s’appellera un siècle ! Elle s’appelle aujourd’hui Mme Saqui ! La vraie, on dit la vraie, on fait bien, car c’est à ne pas y croire : une pauvre vieille allant à petits pas sur une corde tendue, une tête en cheveux blancs, un visage ridé, une main crochue où se tient le balancier, pendant que le vent soulève ce jupon couleur de muraille et montre au spectateur épouvanté cette jambe, ce courage et cette misère ! — Horrible et trois fois horrible et déplorable spectacle ! Une vieille, une aïeule, une momie, un pharaon que la misère et la faim poussent à travers ce cordage et qui danse, entendez-vous ? Qui danse en plein air, chaque spectateur retenant son haleine et fermant les yeux, tant ce serait pour nous tous un châtiment mérité que cette malheureuse vînt à tomber et s’écrabouillât à nos yeux ! — Pourtant j’ai détourné la vue, et je n’ai rien dit le premier jour. Je n’ai rien dit : cette corde et ce balancier, c’était le pain quotidien de cette infortunée ; elle vivait à cette unique condition, et c’était la ruiner que de briser son balancier dans ses débiles mains ! — Aujourd’hui cependant, cette femme n’est pas contente : elle annonce, et elle le fera ! qu’elle va monter à ces sommets dangereux sur la tête et les pieds en l’air !… Un tour de force que lui inspirait son empereur !… Sur la tête et les pieds en l’air ! On verra flotter sur la corde ces cheveux blancs, ces cheveux bancs, on verra grimacer dans le nuage ces deux vieux pieds ! Est-ce donc pour cela que le tribunal accordait l’autre jour 1 800 fr. d’une rente viagère à cette reine acrobate ? Elle a 1 800 fr. de rente, et vous souffrez qu’elle remonte à la corde ! Elle a 1 800 fr. et vous vous exposez, de gaîté de cœur, à la voir tomber roide morte à vos pieds !

Croquemitaine ? Il est mort à l’Ambigu-Comique : j’apparais un jour, et je meurs ! On a vu vivre cet hiver des drames qui ne valaient pas celui-là ; c’est la clôture qui l’a tué ! L’Ambigu-Comique a cessé d’être une république, il est redevenu une monarchie ! Ce n’était donc pas la peine de donner un si violent démenti aux gens bien informés qui disaient que la chose était faite il y a huit jours.

Quelle chose charmante, à l’Opéra-Comique, L’Irato de Méhul ! Quelle verve et quel esprit, du premier air de Scapin au couplet final d’Isabelle ! On voudrait savoir chanter pour chanter toutes ces choses-là le soir, en revenant à sa maison : Si je perdais mon Isabelle ! — Mercure, Dieu chéri des fripons, des amants ! — J’ai de la raison ! Et le refrain éternel de l’ode au crayon, de M. Victor Hugo à Gavarni, de Mozart à Méhul : Femme jolie et du bon vin !

JULES JANIN.

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