Lettre 10 - En secret
La conspiration littéraire
Tandis que l'affiche de la vente détourne l'attention publique sur la dispersion de ses meubles, Victor Hugo organise depuis Bruxelles une offensive bien plus redoutable. Il se sait espionné : sa correspondance est systématiquement interceptée par ce qu'on appelle alors le « Cabinet noir », les services de l'État chargés de lire le courrier des opposants. Loin de s'en laisser intimider, Hugo décide d'utiliser cette surveillance à son avantage pour brouiller les pistes.
Début juillet 1852, il expédie sciemment des lettres à ses proches, dont le critique Jules Janin, dans lesquelles il assure que son pamphlet Napoléon le Petit est en train d'être imprimé à Londres. C'est un mensonge destiné à la police. En réalité, tout se joue à Bruxelles : Hugo vient tout juste de s'engager avec l'éditeur Tarride et l'impression a débuté dans la clandestinité locale, au sein des ateliers Labroue.
L'objectif de Hugo est de frapper l'opinion avec la violence d'une explosion. Pour garantir la diffusion de ses idées en France malgré la censure, il imagine une ruse logistique. Le livre est produit en deux versions. La première, de taille standard, est vendue à l'étranger. La seconde, destinée au marché français, est imprimée dans un format minuscule (l'« in-32 »). Ce volume compact est spécialement conçu pour la contrebande : on peut aisément le cacher dans une poche ou une doublure de vêtement pour lui faire traverser la frontière incognito.
L'urgence est telle que Hugo n'attend pas d'avoir terminé son manuscrit pour lancer la fabrication. Il corrige les épreuves d'imprimerie au fur et à mesure qu'elles sont produites, menant de front l'écriture et la révision technique. Engagé dans ce qu'il considère comme une bataille, il choisit de signer les bons à tirer d'un pseudonyme tranchant : Hierro (le fer).
Sources sur les faits historiques (contrats, dates, formats) : Jean-Marc HOVASSE, Victor Hugo - Pendant l'exil (1851-1864), Fayard, 2008.