Lettre 12 - Voyage au cœur de Londres

Une traversée de 210 miles entre l'Escaut et la Tamise.

Le 1er août 1852, Victor Hugo quitte le continent. Il laisse derrière lui la Belgique pour s'enfoncer dans le brouillard anglais. Ce n'est pas encore Jersey, c'est une escale obligée et grandiose : Londres.

Pour rejoindre la capitale britannique, Hugo embarque à bord d'un steamer. Grâce aux guides de voyageurs de l'époque, nous pouvons reconstituer ce que le poète a vu et ressenti durant cette traversée.

Une odyssée de vingt-quatre heures

Le voyage n'est pas une mince affaire. La distance qui sépare Anvers de Londres est d'environ 210 miles (soit près de 340 kilomètres).

Le rythme est lent, majestueux. La traversée se décompose en trois temps, avec une symétrie étonnante : il faut d'abord compter entre 6 et 7 heures pour descendre le cours de l'Escaut jusqu'à la mer, puis traverser la Manche, et enfin, le morceau de bravoure : la remontée de la Tamise, qui prend à elle seule près de 7 à 8 heures.

C’est donc une journée entière de navigation, rythmée par le bruit des aubes et la fumée du charbon.

Le prix du voyage : un luxe pour l'époque

À bord de ces splendides vaisseaux vantés par les réclames, Hugo voyage en cabine principale. Le prix du billet est fixé à 2 livres sterling.

Ce montant peut nous sembler dérisoire aujourd'hui, mais il faut le remettre dans le contexte de 1852. À cette époque, un ouvrier qualifié ou un artisan londonien gagne environ 1 livre par semaine. Ce simple aller simple coûte donc l'équivalent de deux semaines de travail complet. L'exil a un coût, et Hugo, voyageant avec son fils, dépense une petite fortune pour cette traversée.

La remontée du fleuve-monde

C'est en entrant dans l'estuaire de la Tamise que le spectacle devient saisissant. Durant ces longues heures de remontée, le navire longe des repères historiques qui marquent l'entrée dans le ventre de l'Angleterre.

Sur la rive droite, le vapeur croise Gravesend et la colline du moulin à vent, puis le Fort de Tilbury, vieille forteresse de l'époque d'Henri VIII. Plus loin, c'est Woolwich, avec son arsenal et sa fonderie de canons, rappelant la puissance militaire de la nation qui accueille le proscrit.

Le paysage se densifie. On aperçoit Greenwich, son observatoire royal et son hôpital se détachant fièrement sur la verdure du parc. Juste avant d'arriver, le navire croise le Dreadnought, un ancien navire de guerre reconverti en hôpital marin, ancré tel un fantôme au milieu du fleuve.

Sous les pieds, le tunnel ; devant les yeux, la forêt

L'arrivée dans Londres est un choc visuel. Le guide décrit une activité frénétique : le navire doit se frayer un chemin à travers ce qu'on appelle The Pool. C'est une véritable forêt de mâts. Navires charbonniers, caboteurs, bateaux à vapeur de toutes nations se pressent ici.

Le vapeur de Hugo passe littéralement au-dessus d'une merveille moderne : le Thames Tunnel. Ouvert en 1843, ce tunnel de 400 mètres de long permet de relier les deux rives sous l'eau, une prouesse technique pour l'époque.

Terminus à St. Katharine's Wharf

Enfin, les machines ralentissent. Le débarcadère est en vue. Les steamers en provenance d'Anvers accostent généralement à St. Katharine's Wharf.

L'endroit est stratégique et intimidant. En posant le pied sur le quai, Victor Hugo se trouve immédiatement au pied de la Tour de Londres, cette forteresse massive qui sert de garnison. Juste à côté, les immenses docks de St. Katharine s'étendent à perte de vue.

C'est ici, dans ce fracas de chaînes et de commerce international, que Victor Hugo débarque. Il est à Londres.

Sources :

  • Murray's Handbook for Belgium and the Rhine, 1852.
  • George Bradshaw, Bradshaw's Illustrated Hand-Book for Travellers in Belgium, on the Rhine, and through portions of Rhenish Prussia, 1853.

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