Lettre 12 - Marine Terrace
Le Rocher face à l'Infini
L'emménagement dans la "maison-tombeau"
C’est un mardi, le 16 août 1852, que la tribu Hugo pose ses malles au seuil de Saint-Hélier. L’été jersiais est là, mais pour le proscrit, l’atmosphère a la froideur de l’incertitude.
Le choix de cette demeure ne s’est pas fait sans heurts. Victor, rêveur, lorgnait vers le vieux château de Gorey, sauvage et isolé. Mais c’est la voix de la raison — et surtout celle d’Adèle et du général Le Flô — qui l’emporte. Il faut rester proche de la ville, proche de la vie, proche des autres exilés. La famille s'installe donc à Marine Terrace, sur la grève d’Azette, à la lisière de la civilisation et du chaos marin.

Source : Photo prise par Charles Hugo, Marine-Terrasse à Jersey (1853-1854). Collection Maisons de Victor Hugo / Paris Musées.
Un cube blanc battu par les vents
Au premier regard, la maison déçoit. C’est une bâtisse rectangulaire, géométrique, d’une "blancheur méthodiste", dira-t-on. Pas de fioritures, pas d'âme apparente. William Shakespeare lui-même n'aurait-il pas qualifié cette architecture, avec ses angles droits et son toit plat, de forme de "tombeau" ?
À l’intérieur, l’accueil est glacial. Les murs sont nus, les pièces, en enfilade, ressemblent à des couloirs où le vent s'engouffre. Les fenêtres, mal jointes, sont habillées de rideaux blancs que la famille surnomme déjà des "linceuls". C’est une maison sans mystère, "médiocre" selon Vacquerie, mais qui possède un atout maître, un trésor qui fera oublier tout le reste.

Source : Photo prise par Auguste Vacquerie, Les deux fenêtres de Marine Terrace (vers 1853). Collection Maisons de Victor Hugo / Paris Musées.
Le jardin sur l'Océan
Il suffit de traverser le petit jardin, modeste carré de terre sablonneuse où poussent quelques soucis et tamarins, pour comprendre.
Au bout de l'allée, c'est l'infini. La maison est littéralement posée sur la grève. À marée haute, l’écume vient battre le mur de soutènement, éclaboussant presque les vitres. Le bruit du ressac est omniprésent, une respiration éternelle qui accompagnera les nuits d'insomnie du poète.
Depuis sa fenêtre, Hugo contemple un paysage tourmenté : à gauche, le "Dick", ce grand brise-lames fantomatique ; au loin, le fort Elizabeth qui découpe l'horizon. C’est ici, face à ces rochers décharnés qui ressemblent, selon ses dires, à "une rangée de tibias", que Victor Hugo va puiser la force de sa colère et de son génie.

Source : Photo prise par Charles Hugo, Le Dicq (brise-lames) à Jersey (1853). Collection Maisons de Victor Hugo / Paris Musées.
Marine Terrace n'est pas un palais, c'est un observatoire. Si la maison est une cage, la vue, elle, est celle de la liberté absolue.