Lettre 11 - Hôtel de la Pomme d’Or

Wharf Street, Saint-Hélier.

C'est le 1er août 1852 qu’Adèle Hugo, sa fille Adèle et Auguste Vacquerie posent leurs valises à Jersey. Victor Hugo, lui, les rejoindra quatre jours plus tard, le 5 août, accompagné de son fils Charles et de sa fidèle amie Juliette Drouet.

Pour cette avant-garde chargée de préparer le terrain, la question du logement est urgente. Le choix de la Pomme d'Or ne doit sans doute rien au hasard. Situé Wharf Street (la rue du Quai), l'établissement fait littéralement face au débarcadère. C'est le point de chute idéal pour guetter l'arrivée du proscrit. C'est donc au 5-7 Wharf Street que la famille se reforme et s'embrasse enfin.

Hôtel de la Pomme d’Or : des écuries au nectar doré

L'histoire des murs de cet hôtel précède celle des exilés. Le site, occupé depuis 1802, abritait initialement des écuries. Ce n'est qu'en 1837 que les propriétaires font raser les stalles pour ériger l'imposante bâtisse qui surplombe le port.

Et ce nom, la "Pomme d'Or" ? Il ne s'agit pas d'une référence à la mythologie grecque, mais d'un hommage bien plus pragmatique au terroir : l'hôtel porte le nom d'un cidre local produit à proximité. Une appellation qui ne pouvait que séduire le Normand Eugène-Pierre Boisnet (né à La Haye-Paisnel) lorsqu'il y établit son affaire vers 1838, un an après la construction.

C'est une maison qui a gardé cette âme : on y sert des vins français de premiers choix, on y parle autant le français que l’anglais et la table d'hôte réunit les voyageurs à heures fixes. Pour les proscrits, ce mélange de confort moderne et de racines normandes est un réconfort nécessaire.

Un tourbillon de vie mondaine

Mais la Pomme d'Or est bien plus qu'un dortoir. Les archives de l'époque nous révèlent un lieu vibrant, véritable carrefour social de Saint-Hélier. On y croise une faune hétéroclite qui a dû intriguer le romancier :

  • Des diplomates, comme cet ancien ambassadeur de France ou ce Pair de France, M. Lebrun.
  • Des marchands parisiens, tel le bijoutier Prosper Berland, venu vendre ses montres en or.
  • Des artistes de passage, comme le prestidigitateur Belmas, "physicien ordinaire du Roi", ou encore un professeur de danse, Monsieur Lioto. 

C'est un lieu de bruit, d'affaires et de rencontres. Un contraste saisissant avec le silence qui attendra Hugo à Marine Terrace quelques semaines plus tard.

La Veuve Boisnet à la barre

Un détail poignant marque ce séjour. Lorsque Victor Hugo arrive en 1852, le fondateur, Eugène Boisnet, n'est plus. Il a été emporté par une maladie l'année précédente, en octobre 1851.

C'est donc sa femme, Madame Veuve Boisnet, qui tient les rênes. Dans la presse locale, elle avait tenu à rassurer sa clientèle, affirmant qu'elle continuerait à diriger l'hôtel "comme par le passé". Il y a quelque chose de symbolique à voir le Grand Exilé accueilli par cette femme seule, en deuil, qui se bat pour maintenir son entreprise au milieu des tempêtes.

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