Lettre 10 - 12000 francs
Le prix d'une vie bradée
12 000 francs. C'est le montant final adjugé à l'issue de la vente du mobilier de Victor Hugo. Jeté ainsi sur le papier, le chiffre reste abstrait pour nous. Était-ce une fortune ? Une misère ? Pour comprendre ce que représente ce pécule avec lequel la famille Hugo part en exil, il faut le replacer dans la réalité économique du Paris de 1852.
Si l'on tente une conversion hasardeuse en monnaie actuelle, cette somme équivaudrait approximativement à 45 000 euros. C'est une somme confortable, certes, mais dérisoire lorsqu'on sait qu'elle représente la liquidation totale d'un intérieur luxueux, accumulé par un écrivain à succès pendant des décennies. C'est le prix d'une vente forcée, une vente au rabais.
Pour mesurer la valeur réelle de ces 12 000 francs, il vaut mieux regarder ce qu'ils permettaient d'acheter à l'époque :
- Le quotidien : À Paris, un kilogramme de pain coûte environ 0,35 franc. Prendre un café sur les grands boulevards coûte 0,25 franc. Avec le produit de sa vente, Hugo aurait pu s'offrir 48 000 cafés.
- Le logement : Un bel appartement bourgeois de cinq pièces dans un quartier prisé de Paris se loue environ 1 500 à 2 000 francs par an. La vente assure donc théoriquement six années de loyer.
- Le travail : La comparaison la plus frappante reste celle des salaires. En 1852, un ouvrier qualifié gagne en moyenne 3,50 francs par jour. Cette somme de 12 000 francs représente donc plus de dix années de labeur pour un travailleur parisien.
Cette somme constitue le « trésor de guerre » de la famille. Hugo ne vend pas pour s'enrichir, mais pour survivre. Dans l'incertitude de l'exil, sans savoir s'il pourra encore publier ou percevoir ses droits d'auteur depuis l'étranger, ces 12 000 francs doivent tout financer : le voyage vers Jersey pour le clan, l'installation dans une nouvelle maison et le quotidien d'une famille nombreuse habituée à un certain standing. Ce n'est pas un butin, c'est une bouée de sauvetage.
Sources des prix et salaires au XIXe siècle : Données issues des travaux de l'INSEE et de La vie quotidienne à Paris sous le Second Empire (Jean Tulard).