"Je vais flirter une dernière fois" : Jane Austen, 20 ans, le cœur battant et brisé

Oubliez tout ce que vous pensez savoir sur Jane Austen. Effacez l’image de la vieille fille sage, assise dans un salon feutré du Hampshire, coiffée d’un bonnet de dentelle, écrivant poliment sur les mœurs de son temps.

Aujourd'hui, dans La Chronique de l'Atelier, nous partons à la rencontre d'une autre Jane. Nous sommes en janvier 1796. Elle vient d'avoir vingt ans. Elle n'est pas encore l'autrice célèbre d'Orgueil et Préjugés. Elle est juste Jane : une jeune femme vive, qui adore les bals, qui rit trop fort, qui se moque des conventions et qui, surtout, est en train de tomber éperdument amoureuse.

Cette histoire d'amour, ce n'est pas un biographe qui nous la raconte des siècles plus tard. C'est Jane elle-même, à travers l'encre encore fraîche de ses lettres à sa sœur Cassandra. Et croyez-moi, la Jane de 20 ans avait le cœur bien accroché.

"Tout ce qu'il y a de plus choquant"

Tout commence par un bal, comme dans ses meilleurs romans. Jane rencontre un jeune Irlandais, Tom Lefroy. Il est étudiant en droit, il est pauvre, mais il est brillant et possède ce charme dangereux propre aux jeunes hommes qui n'ont rien à perdre.

L'électricité entre eux est immédiate. Mais à l'époque, on ne parle pas de "coup de foudre", on parle de réputation. Et Jane, avec une audace délicieuse, s’empresse de raconter à sa sœur à quel point elle s'amuse à frôler le scandale.

Dans une lettre datée du 9 janvier 1796, adressée à sa sœur Cassandra, elle écrit :

"Tu me grondes tellement dans ta belle et longue lettre [...] que j'ai presque peur de te raconter comment mon ami irlandais et moi nous sommes comportés. Imagine tout ce qu'il y a de plus dissolu et de plus choquant dans la manière de danser et de s'asseoir ensemble."

On sent l'ironie mordante de Jane, mais aussi une excitation réelle. "S'asseoir ensemble" trop longtemps lors d'un bal était, à l'époque, un signe d'intimité publique très osé. Elle ne s'excuse pas ; elle savoure. Elle parle de lui comme de son "ami irlandais", une litote pour ne pas dire "celui qui hante mes pensées". Elle est heureuse, insouciante, et terriblement vivante.

Le jour des adieux et des larmes masquées

Mais la vie de Jane Austen n'est pas un conte de fées. Tom Lefroy dépend financièrement de son grand-oncle, et Jane n'a pas de dot. Un mariage entre eux est impossible, purement et simplement. La famille de Tom, voyant le danger de cette idylle, décide rapidement de l'éloigner.

Une semaine plus tard, le 16 janvier, le ton de sa correspondance avec Cassandra change. L'humour est toujours là — c'est l'armure de Jane, sa façon de garder la tête haute — mais on sent la fissure. Tom doit partir. Jane sait que c'est la fin.

Elle écrit alors cette phrase, sans doute l'une des plus poignantes de sa correspondance, où elle tente de transformer sa douleur en une plaisanterie théâtrale :

"Enfin, le jour est arrivé où je vais flirter pour la toute dernière fois avec Tom Lefroy, et quand tu recevras ceci, ce sera fini. Mes larmes coulent alors que j'écris à cette idée mélancolique."

 

Lettre de Jane Austen 14 janvier 1796

Source : Bibliothèque Blavatnik Honresfield.

 

"Flirter pour la dernière fois". La formule est légère, presque cynique. Elle joue la comédie du désespoir pour ne pas s'effondrer. Mais ne nous y trompons pas : derrière la pirouette littéraire, il y a une jeune fille de 20 ans qui voit s'éloigner l'homme qu'elle aimait, probablement pour toujours. Tom repartira en Irlande, deviendra un juge respecté, et admettra bien des années plus tard, alors qu'il était vieillard, qu'il avait aimé Jane d'un "amour de jeunesse".

La naissance d'une romancière : de la douleur à Orgueil et Préjugés

Jane ne s'est jamais mariée. Peut-être parce que personne n'a jamais été à la hauteur de ce "flirt" irlandais. Peut-être parce qu'elle a compris, ce jour de janvier 1796, que l'argent dictait les sentiments dans son monde.

Cette expérience douloureuse n'a pas détruit Jane ; elle l'a construite. À peine dix mois après le départ de Tom, en octobre de la même année, elle se lance frénétiquement dans l'écriture d'un roman intitulé Premières Impressions. Ce manuscrit deviendra, après retravail, le chef-d'œuvre mondialement connu : Orgueil et Préjugés.

Que vous découvriez ses œuvres pour la première fois ou que vous les relisiez chaque année, pensez à ceci : derrière les joutes verbales entre Elizabeth Bennet et Mr Darcy, ou la douleur silencieuse d'Anne Elliot dans Persuasion, se cache le souvenir de cette jeune fille de 20 ans. Celle qui, un matin d'hiver, séchait ses larmes en décidant de "flirter une dernière fois" avant de laisser partir son cœur, pour mieux l'offrir, ensuite, à l'éternité littéraire.

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