Histoire des droits des femmes : 6 siècles de lutte et un combat inachevé

Histoire des droits des femmes : 6 siècles de lutte et un combat inachevé

La longue marche des femmes vers l'égalité

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars prochain, je me suis demandé : qui fut la toute première à revendiquer, ou du moins à émettre l’idée, que les femmes devaient avoir les mêmes droits que les hommes ? Que nous étions tous égaux ?

Nous ne le saurons probablement jamais. Mais ce que j'ai découvert en fouillant les archives de l'histoire des droits des femmes, c'est la certitude que depuis plus de six siècles, certaines et certains ont osé lutter. Leurs mots ont traversé les époques pour défendre une même idée : l'égalité.

1405 : Christine de Pizan et sa cité imaginaire pour sortir du silence

Dans la pénombre d’une chambre éclairée à la chandelle, une femme trace sur le parchemin les fondations d’une ville inédite. Une cité imaginaire dont les murs protégeraient enfin les femmes du mépris et de l'exclusion. Ce refuge de papier porte un nom : La Cité des dames.

Celle qui tient la plume s’appelle Christine de Pizan. Veuve à 25 ans, elle refuse la fatalité du silence pour faire de l'étude son arme, devenant ainsi la première femme de lettres en France à vivre de ses écrits. Était-elle la toute première à s'indigner de l’égalité des sexes ? Probablement pas. Mais en plongeant dans les archives pour écrire cet article à l'approche du 8 mars, c’est jusqu’à elle que mes recherches sont remontées : ses mots constituent la plus ancienne trace tangible d'une révolte que j'ai pu retrouver.

La parution de son œuvre n'a pas fait trembler les couronnes. Aucune loi ne fut réécrite au lendemain de sa publication, et les portes des universités du XVe siècle restèrent fermées aux jeunes filles.

Et pourtant, Christine de Pizan n’a pas jeté ses mots dans le vide. Si 1405 marque la sortie de son œuvre maîtresse, elle a écrit de nombreux autres traités, poèmes et lettres pour défendre ses idées. Copiés avec ferveur, richement enluminés, ses manuscrits s'infiltrent dans toutes les cours d'Europe. Elle débat, correspond avec les puissants — le roi de France, les ducs de Bourgogne — et reçoit même des invitations des souverains d'Italie et d'Angleterre. Elle s'impose non pas comme une curiosité de cour, mais comme une véritable interlocutrice intellectuelle.

Son engagement politique pose la première pierre de ce que l'Histoire nommera la Querelle des femmes. Face aux traités misogynes qui martèlent la prétendue faiblesse féminine, elle ne répond pas par la plainte, mais par l'érudition. Dans ses pages, elle "convoque" la mémoire de reines, de savantes, d’héroïnes historiques ou mythologiques. Elle utilise leurs histoires pour argumenter, citer, démontrer.

Elle ne crée pas une révolution. Elle rend l'idée de l'égalité enfin pensable.

Dans les bibliothèques aristocratiques, son livre traverse le temps. Au XVIe siècle encore, il est imprimé, lu, débattu. Son nom survit à l'oubli. Son geste continue de résonner : une femme a pris la plume pour répondre aux écrits des hommes.

L'a-t-on vraiment comprise pour autant ? Je ne pense pas. Les mentalités de son époque ne basculent pas. Mais je vois dans ses écrits l’ouverture d'une conversation sur un sujet complexe. Une conversation dont elle n'imaginait sans doute pas qu'elle allait perdurer des centaines d’années. Sans le savoir, Christine de Pizan vient de tendre un fil invisible que des générations de femmes, après elle, saisiront pour continuer ce même combat.

Bien qu'elle soit la pionnière dont l'écho nous est parvenu, d’autres voix finiront par s'élever. En France, en Italie, en Angleterre, et jusqu'aux Amériques.

Ces femmes ne se croiseront jamais. Elles naîtront sous d'autres cieux, dans d'autres siècles. Et pourtant, à des centaines d'années d'écart, elles écriront avec la même urgence : que l’esprit n’a pas de sexe, que l’éducation n’est pas un privilège, que la loi ne peut ignorer la moitié de l’humanité.

Ce début d'idée d’une égalité n’est pas né d’un seul écrit. Il est le fruit d’une lente et furieuse insistance à travers le temps.

XVIIe siècle : Marie de Gournay, de la controverse littéraire au principe philosophique

Lorsque le XVIe siècle s’achève et que le XVIIe s’installe, le décor n'est plus le même.

L'Europe a été secouée par les guerres de religion, mais l'imprimerie tourne à plein régime. Les livres se multiplient, les salons littéraires éclosent. On s'y retrouve pour débattre de morale, de philosophie, de la nature humaine. Dans cette France en pleine ébullition, une femme s'empare du fil invisible laissé par Christine de Pizan.

Marie de Gournay n’est ni une recluse ni une muse silencieuse. « Fille d’alliance » du philosophe Montaigne, elle navigue au cœur des cercles intellectuels de son temps. Elle publie, corrige, polémique sans complexe. En 1622, elle frappe fort avec la publication d'un texte au titre sans détour : L’Égalité des hommes et des femmes.

Ce qui me marque dans cette archive, c'est sa modernité absolue. Le mot est écrit. Égalité.

Il ne s'agit plus seulement, comme aux siècles précédents, de défendre la réputation des femmes face aux moqueries. C’est une affirmation de principe. Si les femmes paraissent moins savantes, écrit-elle en substance, c'est tout simplement parce qu'on les empêche d'apprendre. Ce que les hommes de son époque prennent pour une infériorité naturelle n’est en réalité qu’un manque d’éducation. L'argument bascule. On ne parle plus de vertu supposée ou de faiblesse morale. On parle de système. De privilèges. D'accès au savoir.

Quelques décennies plus tard, cette étincelle dépasse le cercle des autrices. Un homme, le philosophe cartésien François Poullain de la Barre, décide de pousser cette logique jusqu’au bout. En 1673, il écrit ces mots : « L’esprit n’a point de sexe. »

La phrase est d'une simplicité redoutable. Si la raison est universelle, si la capacité à penser ne dépend pas du corps, alors plus rien ne justifie que l'on exclue les femmes des sphères réservées aux hommes. Sous sa plume, l'inégalité n'est plus un ordre divin ou naturel : elle devient une erreur logique, une contradiction philosophique insoutenable.

La question cesse d’être marginale pour s'inscrire au cœur des débats de la modernité naissante. Bien sûr, les mentalités de la société globale ne basculent pas par magie. Les lois de l'époque restent de marbre. Mais le vocabulaire a définitivement changé. Les mots “raison”, “nature” et “égalité” ont fait leur entrée dans la discussion.

Et pendant que la France disserte, d'autres terres, parfois bien plus hostiles, s'animent.

À Venise, derrière les grilles d'un couvent où elle a été enfermée contre son gré, Arcangela Tarabotti dénonce la tyrannie des pères qui sacrifient la liberté de leurs filles pour préserver les héritages familiaux. De l'autre côté du globe, dans la vice-royauté de Nouvelle-Espagne (l'actuel Mexique), la religieuse Sor Juana Inés de la Cruz défend avec une érudition spectaculaire le droit des femmes à étudier, à écrire, à penser la théologie par elles-mêmes.

Des océans les séparent. Leurs contextes politiques n'ont rien en commun. Et pourtant, la même urgence transperce leurs écrits : pourquoi interdire aux femmes ce que l'on célèbre et encourage chez les hommes ?

XVIIIe siècle : « Souvenez-vous des femmes », l'appel qui traverse les océans

Le XVIIIe siècle s’ouvre comme un siècle de lumière. On y parle d’émancipation, de contrat social, de droits naturels. Les philosophes voyagent, les concepts circulent plus vite que jamais. L’Europe et l’Amérique bruissent de mots nouveaux : liberté, souveraineté, nation.

Et pourtant, en relisant ces grandes déclarations prétendument universelles, l'évidence saute aux yeux : il y manque la moitié de l'humanité.

En 1776, à des milliers de kilomètres de Paris, les colonies américaines proclament leur indépendance. Leurs textes fondateurs affirment fièrement que "tous les hommes sont créés égaux". Dans l’ombre de cette ébullition politique, une femme prend la plume. Abigail Adams écrit à son mari, John Adams — qui deviendra 21 ans plus tard le deuxième président des États-Unis —, alors engagé dans la rédaction des lois du nouveau pays :

« Remember the ladies. »

Souvenez-vous des femmes.

J'aime imaginer cette scène, à la fois intime et puissante : une simple lettre sur un bureau, peut-être la lumière du printemps entrant par une fenêtre de bois. Elle ne rédige pas un manifeste public. Elle interpelle son époux. Et surtout, elle l'avertit : si les nouvelles lois ignorent les femmes, elles perpétueront une tyrannie au cœur même de la liberté fraîchement proclamée.

Sur le moment, cette supplique ne franchit pas les murs de la sphère privée. John Adams balaye d'ailleurs la requête de sa femme d'une plaisanterie condescendante. La lettre restera secrète, enfouie dans les correspondances familiales, et ne sera publiée que soixante ans plus tard par leur petit-fils.

Et pourtant, cette archive est bouleversante. Elle nous prouve qu'à l'instant même où une nation naissait en prétendant inventer la démocratie, des femmes avaient déjà l'acuité politique d'en dénoncer les angles morts.

Bien sûr, la Révolution américaine n'a pas transformé immédiatement la condition féminine. Mais la phrase demeure. Elle révèle que l’égalité qu'on célèbre n’est qu'une façade hypocrite si elle n'est pas totale.

Quelques années plus tard, de l’autre côté de l’Atlantique, à Londres, le ton se durcit. En 1792, Mary Wollstonecraft publie A Vindication of the Rights of Woman (Défense des droits de la femme). Elle ne se contente plus d’en appeler à la bienveillance des hommes au pouvoir. Elle exige une réforme radicale de l’éducation. Elle décortique le système et affirme que la dépendance des femmes n'est pas une fatalité de la nature : elle est fabriquée, entretenue, organisée de toutes pièces par la société.

Dans les rues londoniennes, les imprimeurs travaillent sans relâche, les pamphlets circulent. La Révolution française vient d'éclater. L'expression “droits de l’homme” enflamme l’Europe. Mais Wollstonecraft pose la question que beaucoup préfèrent alors éviter : ces fameux droits universels ont-ils un sexe ?

Le débat vient de changer d’ampleur. Ce n’est plus seulement une controverse littéraire dans le feutré d'un salon. Ce n’est plus seulement une lettre intime ni un traité philosophique réservé aux érudits. C’est une interrogation directe, frontale, adressée aux nations qui sont en train de naître.

1791 : Olympe de Gouges, un miroir aux promesses de la Révolution

C’est précisément dans ce tumulte idéologique que la France s’embrase.

À Paris, la rue bouillonne. Les clubs politiques se multiplient, les journaux fleurissent, les affiches recouvrent les murs. On vient de proclamer la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Le mot “universel” est sur toutes les lèvres, porté comme un triomphe absolu.

Une femme observe cette frénésie. Elle s'appelle Olympe de Gouges. Femme de lettres engagée, elle écrit des pièces de théâtre, des pamphlets, des lettres ouvertes. Elle croit ardemment à la Révolution. Elle adhère à ses promesses grandioses.

Mais très vite, l'amère évidence la frappe : ce texte fondateur, censé libérer l'humanité entière, vient d'en "oublier" la moitié.

En 1791, elle décide de frapper un grand coup. Elle s'empare de la sacro-sainte Déclaration de 1789 et en réécrit les articles, ligne par ligne. C'est la naissance de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Là où les révolutionnaires louaient “l’homme”, elle impose “la femme”. Là où l’on célébrait le "citoyen”, elle grave la "citoyenne".

Quand je relis son texte aujourd'hui, je suis frappée par la simplicité redoutable de ses mots. Il ne s’agit plus de disserter longuement ou de supplier d'être entendue. Il lui suffit de tendre un miroir aux révolutionnaires pour leur jeter leur propre hypocrisie au visage.

« La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. »

Cette fois, la lutte change de dimension. Le combat quitte définitivement le feutré des bibliothèques et l'intimité des lettres pour faire irruption dans l’arène politique. Il touche au droit de vote, à la loi, à la représentation nationale. La revendication devient publique.

Et fatalement, elle devient dangereuse…

En réclamant pour les femmes le droit de monter à la tribune politique, Olympe de Gouges affirmait qu'elles avaient aussi le droit de monter à l'échafaud. L'Histoire, dans sa terrible ironie, lui accordera ce dernier. Trois ans plus tard, la Révolution qu’elle a tant soutenue l’y envoie et lui tranche la tête.

8 mars : le combat d'hier pour les droits des femmes est celui d'aujourd'hui

De la chandelle de 1405 aux tribunes révolutionnaires de 1791, le combat n’a jamais été linéaire. Il n’a pas avancé en ligne droite. Il s'est nourri d’audaces isolées, de livres copiés, de lettres envoyées, de phrases qui ont survécu à celles qui les ont écrites.

Six siècles de mots et combien d’autres encore ?

Et au fond, en refermant mes recherches pour ce 8 mars, je réalise qu'il n'y a toujours eu qu'une seule question, martelée sous des formes différentes : si la liberté est universelle, pourquoi ne le serait-elle pas pour toutes ?

Il serait tentant de voir dans cette histoire une marche triomphale vers le progrès. Une belle ligne droite, tendue du Moyen Âge jusqu'à nos sociétés contemporaines.

Mais la vérité que m'ont livrée ces archives est bien plus fragile.

Il y eut des silences vertigineux. Des retours en arrière brutaux. Des textes enfouis. Des noms méthodiquement effacés de nos mémoires. Certaines de ces femmes furent lues, célébrées, puis totalement ignorées. D’autres ne furent redécouvertes que des siècles plus tard, par hasard ou par obstination.

Et pourtant, le fil ne s’est jamais rompu.

Dans la pénombre d'une chambre médiévale, Christine de Pizan a posé les fondations. Dans un salon du XVIIe siècle, Marie de Gournay a fait de l'égalité une exigence de la raison. Dans le secret d'une lettre intime, Abigail Adams a sommé une nation naissante de se souvenir des femmes. À Londres, Mary Wollstonecraft a démasqué la fabrique de notre soumission. À Paris, Olympe de Gouges a payé de sa vie l'audace d'inscrire la citoyenne au cœur de la loi.

Elles ne formaient pas un mouvement politique organisé. Elles ne marchaient pas derrière une bannière commune. Elles n’écrivaient pas ensemble. Et pourtant, en les lisant aujourd'hui, j'entends leurs phrases se répondre à travers les siècles.

Peut-être est-ce cela, leur véritable héritage : une conversation ininterrompue. Une chaîne invisible de voix qui refusent, coûte que coûte, que la moitié de l’humanité soit mise de côté.

En cette journée des droits des femmes, leur écho nous rappelle une évidence : le combat d'hier n’est pas qu'une lointaine page d'Histoire. Il est, plus que jamais, celui d’aujourd'hui.

Téléchargez ici les textes fondateurs des droits des femmes au format ePub

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